Manuel Valls, Discours de Genève
Discours de réception du Prix du Courage Moral 2018
décerné par UN Watch, prononcé à Genève, le 
7 mai 2018

Madame l’Ambassadrice,

Mesdames et Messieurs et chers amis,

Je veux bien sûr vous remercier de cet accueil, vous dire mon plaisir de partager cette soirée avec des gens tout à fait formidables, qui eux sont de véritables héros. Les propos que j’ai entendus tout au long de cette soirée m’ont conforté dans l’idée que le prix que je viens de recevoir est une invitation à continuer cet engagement qui est le mien. Ce ne sont que des devoirs pour moi et en tout cas pas des droits. Merci à Daniel Abittan pour ses mots trop élogieux et bien sûr merci à UN Watch pour ce prix. Je veux aussi remercier l’Ambassadeur Moses et le directeur général Hillel Neuer qui partagent avec moi la même passion, celle de la parole et de l’action pour les mêmes valeurs.

 

Mesdames, Messieurs,

Persécutés tout au long de notre histoire, désignés comme des boucs-émissaires, privés de droits civiques, accusés et emprisonnés, déportés dans les camps de la mort par leur propre pays, tabassés, humiliés, assassinés : rien, rien n’a été épargné aux Juifs de France, pourtant l’une des plus vieilles communautés d’Europe.

 

La France entretient un rapport particulier avec l’antisémitisme. Longtemps dans notre pays – ce n’est pas le seul bien sûr – les Juifs se sont heurtés à une violente hostilité.

La Révolution française a permis une amélioration considérable de leur situation, sous l’impulsion d’hommes très différents comme l’Abbé Grégoire, Robespierre ou Mirabeau, qui permettront leur émancipation. En 1791 les Français juifs, obtiendront la citoyenneté française.

 

Cette amélioration progressive de la situation des Juifs n’est pas allée de pair bien sûr avec une disparition des préjugés les concernant, ou de l’esprit antijuif qui régnait à l’époque, lié à l’antique antisémitisme chrétien disséqué par Léon Poliakov. Les décisions arbitraires, en ce début du XIXe siècle, pleuvent à leur égard, notamment sous le règne de Napoléon, même – et c’est un acte essentiel – même s’il va organiser le Consistoire israélite de France et permettre à la fois l’émancipation et l’assimilation de cette communauté.

 

A la fin du XIXe siècle, l’esprit antisémite véhicule les préjugés sur les juifs, l’argent et le pouvoir politique, les assimilant aux Rothschild et aux financiers qui domineraient le monde. C’est à cette époque qu’ont été publiés de nombreux livres antisémites, dont l’ouvrage fondateur de l’antisémitisme contemporain, La France juive d’Édouard Drumont, en 1886, qui connaît un succès éditorial tout à fait considérable. C’est aussi à cette époque-là que l’antisémite Charles Maurras s’affirme. Lors de l’Affaire Dreyfus, au mieux les socialistes de l’époque sont restés passifs ou sceptiques, alors que la haine antijuive déferle partout. Mais c’est à ce moment-là que Clémenceau résiste aux foules et que le grand intellectuel Émile Zola refuse tout compromis avec son célèbre « J’accuse » publié par le journal de Clémenceau, l’Aurore, le 13 janvier 1898. Zola avait déjà publié deux ans auparavant un article dans le Figaro intitulé « Pour les juifs ». Ces hommes incroyables ont fondamentalement raison et ils sauvent à ce moment-là la République et la conscience humaine. Et pour cela, je les admire. Et pour cela, il faut rappeler ce qu’ils firent. Ils sont rejoints par Péguy, qui a été cité il y a un instant, Proust, Lazare, et finalement Jaurès. Théodore Herzl, jeune journaliste autrichien, suivra attentivement leur long combat victorieux. Mais l’affaire Dreyfus, et vous le savez, a joué un rôle essentiel dans sa conviction qu’il fallait une terre pour les Juifs. Et le dire aujourd’hui, où nous célébrons les 70 ans d’Israël et rappeler les raisons pour lesquelles Herzl a voulu – regardant ce qui se passait, notamment en France – un foyer pour les Juifs. C’est particulièrement émouvant.

Aujourd’hui encore, le rapport à l’antisémitisme d’une partie des responsables politiques français est ambigu. Il y a un courant à gauche et à l’extrême-gauche en France, – cela existe dans d’autres pays – qui utilise le conflit israélo-palestinien pour exprimer sa haine à l’égard d’Israël et qui a conduit à ces dérives. Je pense bien sûr aux mouvements comme B.D.S, ces actions illégales de boycott d’Israël et qui nourrissent des relents antisémites. Il n’y a pas seulement une volonté de critiquer ou de remettre en cause la politique du gouvernement israélien. Toute critique est légitime et elle s’exprime d’abord comme il se doit en Israël, qui est, je le rappelle, la seule démocratie véritable du Proche et du Moyen-Orient.

Mais ces dérives antisémites existent toujours, avec en plus une forme d’alliance entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite, entre des individus – cela a été rappelé aussi – comme Dieudonné et Soral qui ont construit un prêt-à-penser idéologique qui fait des dégâts considérables, en particulier chez nos jeunes de banlieue.

Mesdames, Messieurs, malgré cette description, difficile parfois à entendre, je sais que l’attachement des Juifs pour la France, des Français juifs est profond, immuable et sincère. Depuis la création du Consistoire en 1808 par Napoléon et la grande prière du 17 mars à l’intention de l’Empereur, la communauté juive célèbre la France. Toutes les semaines, lors des offices du Chabbat ou à l’occasion des cérémonies officielles, retentit la prière des Juifs, en français, pour la République :

 

« Que la France vive heureuse et prospère. Qu’elle soit forte et grande par l’union et la concorde.

Que les rayons de Ta lumière éclairent ceux qui président aux destinées de l’État et font régner l’ordre et la justice.

Que la France jouisse d’une paix durable et conserve son rang glorieux au milieu des nations. »

 

La communauté juive a longtemps été sans attache en Europe. Elle a su trouver en France des promesses d’égalité, de liberté, d’émancipation, d’intégration. Mon pays a pu leur offrir des droits civiques, une normalisation de leurs lieux de culte. Jamais les Français juifs n’ont renié leur attachement à notre État, ils ont toujours vibré au nom du même patriotisme, et parfois plus, que n’importe quel autre citoyen. Raymond Aron par exemple, bien qu’il sût qu’il était Juif et qu’il ne cherchât pas à le dissimuler, s’est toujours senti d’abord citoyen français. Et il disait que ce n’était pas la destruction du Temple de Jérusalem qui le faisait pleurer mais les grandes pages de l’Histoire de France. Et pourtant, c’est en 1930, alors qu’il étudie en Allemagne à l’université de Berlin, qu’il explique que c’est Hitler qui a « révélé son judaïsme ».

 

La France doit être digne de cet esprit, et c’est pour ça que je vis avec beaucoup de douleur ce qui se passe dans mon pays, parce que je sais que l’identité française est profondément liée aussi au Judaïsme français. 75 ans après les déportations dans les camps de concentration, les français juifs ont de nouveau peur et nous devons faire face à une terrible régression. L’antisémitisme aujourd’hui est responsable de douze assassinats de Français juifs, depuis Sébastien Selam en 2003 jusqu’à Mireille Knoll en 2018, tous tués par des Français de confession musulmane, soit pratiquant un islam radical, soit nourrissant une profonde haine des Juifs.

 

Je le dis immodestement, j’ai été parmi les premiers à parler de ce nouvel antisémitisme. Mais je n’en tire aucun orgueil. Je ressens au contraire une immense responsabilité : dénoncer encore et continuer à agir. Je me suis toujours battu contre l’antisémitisme non pas parce que je serais comme je l’entends souvent « l’ami d’Israël ». Bien sûr je le suis, et je l’assume devant vous – ce n’est pas trop difficile à assumer devant vous, ailleurs, parfois c’est plus difficile – mais je le fais simplement parce que j’aime mon pays, j’aime la France et que je refuse le retour de ce qui a été le plus grand déshonneur de son histoire. 1940 et les lois antijuives. Le constat auquel nous faisons face est terrible. La communauté juive, les français juifs ont cessé de croire que notre pays pouvait les protéger.

 

Dans un manifeste que j’ai co-signé en avril 2018 avec 300 autres personnalités – politiques, artistes, intellectuels, responsables religieux musulmans, catholiques, juifs–, avec Nicolas Sarkozy, Bernard Cazeneuve ou Jean-Pierre Raffarin, avec Philippe Val ou Alain Finkielkraut, avec Charles Aznavour – nous sommes tous d’ailleurs accusés par un ministre turc depuis ce matin d’être aussi terribles que Daech pour avoir signé ce manifeste. Nous dénonçons dans ce texte « une épuration ethnique à bas bruit », ça vient d’être rappelé. Sinon, comment expliquer que des familles entières de banlieue parisienne notamment victimes d’une pression terrible, décident tous les ans de quitter la France, ou d’abord tout simplement leur quartier ? 10% des Juifs d’Île-de-France, qui représentent 50 000 personnes, ont dû fuir leur quartier pour échapper à cette pression et au fanatisme.

 

L’antisémitisme est au cœur de l’idéologie de l’islamisme, du djihadisme. Dans la famille du terroriste de Toulouse et de Montauban, on a grandi avec la haine profonde des Juifs et de la France. Nous avons trop fermé les yeux sur cet antisémitisme d’origine musulmane et pourtant il existe. Les chiffres, encore une fois, le prouvent : dans une étude de la Fondapol, une fondation, avec l’Ifop, un institut de sondage, en 2014 on constatait que 67% des musulmans en France considèrent que les Juifs ont trop de pouvoir dans l’économie et la finance (la moyenne nationale, ça ne rassure pas pour autant, était de 25%) et chez les musulmans les plus religieux ce pourcentage monte à 74%. Et là où 19% des Français sont d’accord avec l’affirmation « les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de la politique », ce taux d’adhésion montait à 51% chez les répondants musulmans. Mais surtout : 46% des musulmans adhéraient à quatre préjugés antisémites ou plus, là où la moyenne nationale se situe à 15% et pour un proche du Front National à 38%. Cela indique le défi auquel nous devons faire face. Ce que nous dénonçons également, ce sont certains passages du Coran, et plus encore dans les Hadiths, ces paroles rapportées du Prophète, qui sont utilisées par certains prédicateurs chaque vendredi. Des prêches antisémites, dans les mosquées ou sur internet ne sont ni une légende urbaine, ni des cas isolés.

 

Plus généralement en Europe, malgré les « plus jamais ça », nous connaissons un retour inquiétant des phénomènes anti-Juifs. L’anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, le 27 janvier dernier, a été marqué, vous le savez, par des incidents et des polémiques en Pologne ou en Autriche. La chambre basse du Parlement polonais a voté un texte de loi qui sanctionne l’emploi du terme « camp de la mort polonais » car il donnerait l’impression que la Pologne est responsable de la Shoah. Ce texte brouille la réalité de l’Histoire car la Pologne a participé comme d’autres pays européens à la déportation et à l’extermination des Juifs. Il a fallu le discours, particulièrement courageux de Jacques Chirac en 1995 pour admettre la responsabilité de la France dans la déportation et dans la mort des Juifs. En Autriche, des membres du mouvement pangermaniste Germania ont été mis en examen suite à la découverte de l’existence d’un corpus de champs nazis au sein de leur cellule locale, et l’extrême-droite aujourd’hui est au pouvoir dans ce pays. Ce ne sont que des exemples parmi d’autres. Je pense aussi à l’explosion des actes antisémites à Berlin, à la tentative d’incendie d’une synagogue en Suède ou aux écoles vidées d’enfants juifs à Bruxelles. Prenons garde à ce que la disparition des derniers survivants de la Shoah n’estompe pas le traumatisme qu’a connu l’Europe, à ce que l’antisémitisme ne redevienne jamais une opinion comme une autre, à ce que les mouvements néo-nazis d’extrême-droite soient traqués.

 

L’antisémitisme, Mesdames et Messieurs, chers amis, a toujours été le préambule des plus grandes catastrophes de notre histoire. Ceux qui pensent que cela ne concerne que les Juifs, que c’est l’affaire des Juifs, se trompent.

 

Aujourd’hui, j’appelle à une prise de conscience générale. Au fond à e qu’il y ait de nouveau Dreyfusards qui se lèvent. L’antisémitisme n’est pas l’affaire des Juifs, c’est l’affaire de tous. Et à notre tour aujourd’hui d’accuser ceux qui distillent dans nos sociétés la haine, et donc la haine de la France ou de chaque pays d’Europe où se produisent ces actes antisémites, et donc la haine de nous-mêmes. Sur fond de conflit israélo-palestinien, je le rappelais, les agressions à l’égard des Juifs ont explosé. Elles ont été malheureusement trop longtemps minimisées. L’antisémitisme a gagné nos quartiers et nos banlieues. Il est celui d’une frange d’individus de plus en plus jeunes, d’origine maghrébine en France, de culture ou de confession musulmane, qui expriment leur haine d’Israël, et donc leur haine des Juifs.

 

Dans ce combat, sur lequel je ne me suis pas trompé, parfois je ne me suis pas senti suffisamment soutenu. Par exemple au moment où j’ai entamé ma bataille contre l’antisémite Dieudonné, alors que j’étais Ministre de l’intérieur. Dieudonné n’est ni « humoriste controversé », ni un « comique » comme l’écrit la presse. Ce qu’il véhicule lors de ses spectacles ne relève pas de la création artistique, mais de la haine pure et simple.

Mais je n’oublie pas qu’après le meurtre d’Ilan Halimi en 2006 ou les attentats de 2012, à Toulouse, il n’y a pas eu ce sursaut moral et politique que nous aurions été en droit d’attendre. Depuis janvier 2015, enfin, il y a enfin une prise de conscience. Mais il a fallu attendre de nouvelles victimes, de nouveaux morts. La société française a enfin fait front commun. Il y a eu la grande manifestation à Paris le 11 janvier ou mon discours du 13 janvier 2015 à l’Assemblée nationale qui a reçu le soutien – c’est ça l’événement, pas les mots que je prononçais – de toute la représentation nationale, de droite comme de gauche.

Suite à la parution du manifeste contre l’antisémitisme que j’évoquais, 30 imams ont souhaité réagir dans une tribune. Car au-delà des blessures évoquées et des critiques exprimées contre le manifeste, ils ont pour la première fois, avec des ambiguïtés, mais ils l’ont fait, admis trois choses essentielles :

 

  • Certains imams par leurs prêches ont « généré une anarchie religieuse, gangrenant toute la société » disent-ils.
  • Ils soulignent aussi la responsabilité de certains imams dans la radicalisation de certains musulmans français et de la progression de l’antisémitisme, ajoutent-ils.
  • Enfin, ils admettent que cette situation « nous engage tous dans les circonstances d’insécurité que nous traversons, y compris les acteurs religieux musulmans, dans la lutte contre le radicalisme et l’antisémitisme. »

Enfin.

 

C’est ça le grand défi auquel nous devons faire face. Il faut parler de ce nouvel antisémitisme car il est l’un des fondements de l’islamisme radical qui gangrène l’ensemble de ce culte. Il faut tendre la main et aider à la construction d’un Islam de France ou d’un Islam européen, respectueux des valeurs de l’Europe, respectueux en France de notre pacte républicain et libéré de la haine des autres religions. C’est un combat essentiel au sein même de l’Islam.

Ce nouvel antisémitisme c’est, permettez-moi l’expression, une bouillie infâme qui, sur fond de complotisme, fait des dégâts considérables dans la jeunesse, mélange antisémitisme, haine d’Israël et détestation de tous les Juifs. J’ai été heureux d’entendre en juillet 2017, le Président de la République, Emmanuel Macron, à l’occasion de l’anniversaire de la terrible Rafle du Vel d’Hiv, en présence du Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahu reprendre les mêmes mots que j’avais eu l’occasion d’employer et que vous avez entendu : l’antisionisme c’est le synonyme de l’antisémitisme. Nous ne devons rien laisser passer là-dessus et je veux, sur ce point, saluer l’action de UN Watch.

 

Les Juifs ne sont plus diabolisés en tant que sémites, mais en tant que sionistes. Dans le nouveau discours antisémite qu’il faut déconstruire, le sioniste a remplacé le juif.

Les nouveaux ennemis des Juifs ne les voient pas comme une « race » ennemie, mais comme un peuple « raciste et puissant ». « La grande différence entre le racisme et l’antisémitisme tient précisément à ce que dans la vision antisémite du monde, les juifs ne sont plus une « race » soumise mais qu’à l’inverse, ils sont imaginés comme extrêmement puissants », nous dit d’ailleurs l’historien canadien Moishe Postone. Et dans cette thèse c’est bien l’État d’Israël qui est crédité d’une puissance surhumaine et toujours manipulatrice. C’est ce qui permet à ces ennemis des Juifs de se présenter, dans leur combat, comme des antiracistes ou des antifascistes en lutte contre les nouveaux « nazis », je mets bien sûr des guillemets, les Israéliens, dont les principales victimes seraient les Palestiniens. Voilà qui a fait exploser depuis des années le paysage idéologique : l’antiracisme est mis au service de la judéophobie si bien décrite par Pierre-André Taguieff. L’objectif premier des nouveaux antijuifs est l’élimination de l’État juif, au terme d’un processus de délégitimisation et de criminalisation de ce dernier, diabolisé comme raciste, fasciste, voire nazi : sionisme = racisme = colonialisme = apartheid, etc.

 

Rappelez-vous de la conférence de Durban, en Afrique du Sud, en 2001, et vous-même le vivez : c’est le sens de l’action de cette organisation, de UN Watch, qui tous les jours, à l’ONU ou à l’UNESCO, doit mener ce combat. Car c’est au nom de cet antiracisme que naît ce que nous avons appelé l’islamo-gauchisme. Et c’est toujours au nom de cet amalgame racisant que sont lancés les appels à la haine contre les Juifs ou contre Israël.

Dans une conférence mise en ligne le 26 juillet 2017 – et c’est un exemple parmi tant d’autres – un cheikh saoudien rappelle la justification religieuse de la guerre totale contre les Juifs, et pas seulement contre les « sionistes » : « le Prophète Mahomet a prédit que nous tuerions les Juifs, dit-il, quiconque prétend que notre guerre est dirigée contre les sionistes plutôt que contre les Juifs se trompe. Notre guerre est contre les Juifs » c’est un prédicateur sur une télévision saoudienne.

Et plus récemment encore, le président palestinien Mahmoud Abbas, lors d’un discours devant le Conseil national palestinien s’est livré à une diatribe sir les racines de l’antisémitisme. Tout en prétendant s’appuyer sur des auteurs juifs, comme tous les antisémites d’ailleurs, il a ses références, il a affirmé que la haine des Juifs « très répandue à travers l’Europe » n’était pas de nature historiquement religieuse mais s’expliquait par leur « fonction sociale, qui était liée à l’usure et à la banque ». On retrouve le lien entre le nouvel antisémitisme et l’ancien antisémitisme, c’est-à-dire toujours la même histoire. Cela doit cesser et les excuses de Monsieur Abbas ne convaincront personne.

 

Mesdames, Messieurs, grâce à des mesures que j’ai fait mettre en place lorsque j’étais Premier ministre, mais aussi grâce aux prises de position fermes en faveur des Français juifs par une grande partie des responsables politiques français, et le gouvernement actuel est mu par la même détermination, les mentalités ont évolué et les actes antisémites reculent : en tout cas en apparence ces chiffres pourraient être encourageants, mais il faut les regarder avec la plus grande lucidité : Ils renvoient une idée imparfaite de ce qu’est la réalité. Et aucune statistique ne prend en compte le climat antisémite qui règne dans certains quartiers, les regards, les insultes et les départs que j’évoquais.

 

Le premier combat de ces prochaines années se fera sur le terrain d’internet. Nous constatons tous les jours, à notre dépens – et j’en fais comme d’autres également les frais – nous constatons un océan de haine sur les réseaux sociaux. Jamais je n’aurais soupçonné qu’un jour cette violence prenne un tel tournant. La violence verbale, anonyme, numérique, précède, nous le savons, la violence physique, les grandes catastrophes.

Dans ce combat, chacun a un rôle à jouer. Nous ne vaincrons ce cancer que si nous avons les moyens de lutter également contre tous les angles morts, et chacun doit y prendre sa responsabilité. Mais aussi contre ce que j’appelle les angles morts de la République. Et les associations, qui pour beaucoup sont mobilisées, doivent le rester et il faut les aider. Associations ou ONG qui luttent contre ce racisme, contre l’antisémitisme et contre la haine.

 

Le retour de l’antisémitisme en Europe – un antisémitisme que l’on pourrait presque qualifier « du quotidien ». 75 années après que notre continent a vu 6 millions de Juifs exterminés dans les camps de la mort, est terrifiant et nous oblige à penser sur l’Europe, qui doit être plus que jamais notre destin, mais sur les valeurs qui doivent rassembler ce qu’est une civilisation. Cette haine se développe ailleurs dans le monde. Les États-Unis connaissent aussi cet antisémitisme, véhiculé par de violents groupuscules d’extrême-droite qui veulent rendre gloire à Hitler, par les mouvements de boycott à l’égard d’Israël, mais aussi par un certain nombre de thèses religieuses qu’on trouve dans le christianisme.

 

Ce poison – et j’en termine, Mesdames et Messieurs – n’épargne personne, n’épargne aucune société, il est partout. Sur ce qui nous rassemble, face à la haine, nous devons tous faire front commun. La solution ne peut pas être le départ des juifs ; la solution ne peut pas être de voir partir toutes ces communautés juives d’Europe qui ont construit la civilisation européenne. Le judaïsme est profondément ancré dans ce qui est la civilisation européenne. Et voir partir les Juifs d’Europe serait une défaite morale, intellectuelle civilisationnelle dont nous ne pourrions pas nous relever. C’est donc un combat majeur. C’est un combat qui est un combat de survie pour ce que nous sommes. Et je souhaite remercier UN Watch pour son action, pour ce prix et pour cette invitation à venir parler devant vous d’un sujet qui me préoccupe, de l’un des combats de ma vie. C’est comme ça dans la vie politique, il y a des combats qui vous dépassent, qui vous surpassent et qui vous obligent à vous engager, à prendre les risques. Au fond, c’est ce qui rend l’action politique belle, quand on s’occupe de l’essentiel. Et ce combat qui est le vôtre, qui est le nôtre, qui est le mien, oui, c’est le combat d’une vie. Car comme l’écrivait si justement Kafka, « qui frappe un Juif frappe l’humanité toute entière. »

 

Je vous remercie.

 

 

Author

unwatch

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