Maajid Nawaz, Discours de Genève traduit de l’anglais
Discours de réception du Prix Morris Abram 2018 pour les Droits Humains
décerné par UN Watch, prononcé à Genève, le
7 mai 2018

 

Je voudrais remercier UN Watch et vous tous réunis ici. C’est un honneur absolu d’être ici. Je vais tâcher de résumer brièvement comment quelqu’un qui a été embourbé dans un combat terroriste, emprisonné en Égypte sous Hosni Moubarak et condamné à cinq ans de prison se trouve, par un concours de circonstances assez improbables, invité ici ce soir pour recevoir un prix.

 

Je suis très fier d’être né et d’avoir grandi à Essex, que l’on peut comparer au New Jersey aux États-Unis, une ville qui ne reçoit pas souvent le crédit qu’il mérite. Pendant mon enfance et mon adolescence, j’ai été confronté à beaucoup de racisme très violent de la part d’une organisation connue sous le nom de Combat 18, une organisation paramilitaire néonazie d’extrême droite qui pourchassait des gens comme moi dans les rues. Ils nous attaquaient avec des couteaux, des machettes et des tournevis. A l’âge de 14 ou 15 ans j’ai vu plusieurs de mes amis poignardés ou frappés avec un marteau, une machette ou un tournevis à cause de la couleur de leur peau. Pire encore, une histoire qui me remplit de culpabilité : un jeune ami à moi à la peau blanche a subi le même traitement. Il était considéré comme un traître à la race pour son audace à se lier d’amitié avec des gens qui me ressemblaient.

 

A cette même époque, le génocide était engagé en Bosnie contre des gens qui étaient blancs, avaient les yeux bleus et les cheveux blonds mais étaient musulmans. Il y avait donc la combinaison du génocide en Bosnie, du traitement que je recevais des néonazis et de la police chez moi, et de la grave discrimination dont nous avons souffert en grandissant – c’est ce que j’appelle les jours de bataille du racisme au Royaume-Uni, ce n’est plus comme ça heureusement. Tout ceci s’est passé avant l’affaire historique de Stephen Lawrence – son meurtre, en fait – lorsque nous étions confrontés au harcèlement de la police. La combinaison de tous ces incidents a fait de moi une recrue parfaite et volontaire auprès d’une organisation qui cherchait à populariser la notion du califat en Europe. Cette organisation s’appelle Hizb-ut-Tahrir. Elle a été fondée à Jérusalem en 1953. Elle a été et reste la première organisation à populariser parmi les musulmans l’idée que nous devons en faire notre affaire de ressusciter un État islamique, ou plutôt un califat dans les pays à majorité musulmane. De là, en s’appuyant sur l’idée du djihad, la diffuser au reste du monde.

J’ai rejoint cette organisation à l’âge de 16 ans. Son mode de fonctionnement n’est pas les actions terroristes comme Al-Qaïda ou Daech, mais plutôt en infiltrant l’armée des gouvernements à majorité musulmane et aidant à organiser à des coups d’État militaires. Je me suis retrouvé au Pakistan en 1999 quand ce pays a testé sa bombe nucléaire. On me disait que quitte à rétablir le califat, autant commencer dans un pays qui possédait la bombe atomique. Nous sommes donc allés au Pakistan pour aider à recruter des civils et des militaires pour notre cause. J’ai interrompu mes études à la faculté SOAS de Londres et je suis parti au Pakistan. J’étais l’un des premiers Britanniques d’origine pakistanaise à recruter pour cette organisation. Par la suite l’organisation dont j’avais été membre a mené trois ou quatre tentatives de putsch au Pakistan. Certains officiers de l’armée impliqués sont, à ma connaissance, toujours en prison. Néanmoins, après avoir réussi à remplir ma mission là-bas, je suis retourné au Royaume-Uni pour terminer mon diplôme en droit et en arabe. C’est ce diplôme qui m’a conduit en Égypte, selon toutes les apparences pour apprendre l’arabe pendant ma troisième année.

 

Je suis parti pour l’Université d’Alexandrie, au collège de langues. J’ai commencé à étudier l’arabe mais en même temps j’ai continué à essayer de recruter des gens, à les encourager à travailler avec Hizb-ut-Tahrir pour établir un califat en Égypte. Ce que je ne savais pas, c’est que je suis arrivé en Égypte un jour avant les attentats du 11 septembre qui ont complètement modifié le climat de sécurité à l’échelle globale. Les autorités égyptiennes ont vite eu vent de mes activités en Alexandrie et sans doute grâce à des échanges de renseignements, ils ont compris qui j’étais et ce que j’avais fait au Pakistan. Le 1er mars 2002, ils ont fait une descente chez moi à Alexandrie. Ils m’ont pris mon petit garçon des mains, m’ont bandé les yeux, m’ont attaché les mains derrière le dos avec des chiffons et m’ont amené au cachot du siège de la sûreté de l’état en Égypte, un bâtiment connu sous le nom de Al-Gihaz. Il y avait deux bâtiments : si vous étiez un militant politique ou même un islamiste en Égypte, leur nom suffirait à vous faire trembler. L’un s’appelait Lazoughly, il était dirigé par les services militaires de renseignement étranger. L’autre, Al-Gihaz, ce qui signifie grosso modo « le dispositif » et qui est géré par leur service de sécurité intérieur. Tous ceux qui passaient par ces bâtiments étaient systématiquement torturés sans merci. Le deuxième jour de ma détention dans ce bâtiment, j’avais les yeux bandés, ils ont commencé à pratiquer des électrocutions sur les détenus. Il y avait des centaines d’égyptiens détenus dans les cachots d’Al-Gihaz, dont la plupart étaient soupçonnés d’être affiliés à l’organisation dont j’étais membre. Ils ont commencé à électrocuter des gens sur diverses parties du corps. Nous avons été forcés de les écouter pendant qu’ils étaient torturés. Ils ont numéroté tout le monde par ordre croissant et je me souviens de ce jour – comment pourrais-je l’oublier ? – mon numéro était le 42. L’appel a commencé et j’entendais 41 personnes être torturées avant mon tour. Quand mon numéro a été appelé j’étais censé marcher vers mon tortionnaire pour être interrogé. Par une intervention divine ou un miracle – quel que soit le mot que vous souhaitez utiliser – je n’ai pas été électrocuté. Au lieu de ça, même si ce n’est pas vraiment réconfortant, ils ont électrocuté quelqu’un d’autre sous mes yeux. Ils m’ont ensuite emmené dans une cellule d’isolement. Mais le quatrième jour, l’ambassade britannique est intervenue et nous autres citoyens britanniques avons été retirés des cellules de torture et transférés dans une prison appelée Mazra’at Tora où j’ai été détenu pendant environ quatre mois. J’étais dans une cellule d’isolement avec une pause de 15 minutes par jour pour aller aux toilettes. Pour résumer cette histoire que vous pouvez lire dans nombre d’interviews ou dans mon livre Radical, j’ai été condamné à cinq ans de prison. La transformation de l’homme que vous avez devant vous aujourd’hui, son redressement intérieur, y compris sa dé-radicalisation, est le résultat de deux facteurs.

 

Tout d’abord, c’était la première fois de ma vie, à l’âge de 24 ans, que les personnes que je considérais comme ennemies – des militants luttant pour les droits de l’homme auprès de l’organisation Amnesty International – m’avaient adopté comme prisonnier d’opinion.

 

Le deuxième facteur essentiel à ma propre transformation est que j’ai commencé à étudier et à débattre avec l’élite des dirigeants djihadistes au sein de cette prison égyptienne. Un peu comme dans La Ferme des animaux d’Orwell, je me suis rendu compte que si ces gens arrivaient au pouvoir, ils seraient bien pires que les dictateurs arabes qui nous avaient jetés dans ces prisons. Quand j’ai quitté l’Égypte après avoir purgé ma peine, je suis rentré au Royaume-Uni pour fonder Quilliam, une organisation créée pour dénoncer l’extrémisme et s’assurer qu’aucun musulman de 16 ans ne prenne le même chemin que moi.

 

En défiant l’extrémisme, je m’attendais à de la résistance de la part des islamistes ainsi que des extrémistes d’extrême-droite qui m’ont toujours détesté, moi et tous ceux qui me ressemblent. Ce à quoi je ne m’attendais pas c’est que l’Europe ferait bientôt face à ce que j’appelle une triple menace.

 

Cette triple menace, je la définis comme les extrêmes : Non seulement l’extrême-droite, sur la droite de l’échiquier politique, et non seulement les islamistes venus du ciel, mais aussi l’extrême-gauche, à gauche sur l’échiquier politique. Ces militants de l’extrême gauche se sont donné pour mission de saper mon travail et ma crédibilité et se livrant à la diffamation de mon travail contre l’extrémisme.

 

C’était une attaque à laquelle je ne m’attendais pas, parce qu’ils sont censés être du côté des droits de l’homme, du côté des minorités. Ils sont censés se tenir aux côtés de ceux qui défendent l’universalité des droits de l’homme. Certains d’entre vous sont peut-être troublés. Comment est-il possible qu’un militant de gauche dénigre la lutte contre l’extrémisme ? C’est facile à détecter. Chaque phrase qu’ils prononcent, chaque étape de leur démarche possède sa propre logique interne, est justifiée par sa propre rhétorique et prend toute sa signification dans chacun de leurs exemples. Leurs conclusions sont évidentes et créent une énorme dissonance cognitive.

 

Je vais vous donner trois exemples : devant vous se tient un homme qui était prêt à mourir pour ses convictions politiques et religieuses. Il était prêt à affronter la torture et à dire non, parce que je croyais tellement en ma religion. Et pourtant ces militants ont fiché cet homme qui se tient devant vous aujourd’hui comme un extrémiste antimusulman, parce que j’ai osé dénoncer l’extrémisme au sein de ma propre communauté.

 

Le Southern Poverty Law Center a toujours joué un rôle historique et présenté un bilan remarquable. Pourtant, cette organisation a pris le parti de me définir, moi et mon amie Ayaan Hirsi Ali, qui lutte contre les mutilations génitales féminines, comme des extrémistes antimusulmans, nous qui avons survécu en mettant en cause notre communauté et confronté notre propre intolérance.

 

Si cela ne vous choque pas, si cela ne vous incite pas à penser que quelque chose ne va pas dans le cheminement de la pensée, alors rien ne le fera. Chaque étape de la justification a une signification interne dans leur esprit. Je vous prie d’être attentif à la conclusion, parce qu’une énorme dissonance cognitive en ressort.

 

Le deuxième exemple est celui que vous avez vu sur les écrans, celui de Raif Badawi. Comment diable l’Arabie saoudite a-t-elle pu être élue au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, alors qu’au même moment, ils sont en train de fouetter et de flageller des gens qui ont écrit des blogs ? C’est la conclusion que vous devez identifier pour comprendre comment l’extrême gauche a infiltré nos institutions et a abouti à des résultats absurdes.

 

Le troisième point sur lequel j’aimerais attirer votre attention c’est que l’homme que vous venez d’entendre a été boycotté, a été interdit de toute tribune et a été victime de calomnies au Royaume-Uni par la même organisation qui m’a adoptée en tant que prisonnier de conscience : Amnesty International. Ils ont boycotté UN Watch, ils ont boycotté Hillel et ont refusé qu’il s’exprime. Dans mon propre pays. Cela m’a mis en rage parce que j’ai vécu la même chose. Si des organisations comme Amnesty International ne peuvent plus faire la différence entre les militants des droits de l’homme et les antisémites, alors quelque chose a mal tourné dans le discours à gauche de l’éventail politique. Quelque chose a terriblement mal tourné. Le problème ici est que l’extrémisme de gauche peut être encore plus malfaisant que l’extrémisme de droite, que nous avons été habitués à reconnaitre et à fuir parce qu’ils nous ont attaqués avec des machettes, des couteaux, des tournevis et des marteaux. Et pour quelle raison ? C’est parce qu’il est beaucoup plus facile d’entrer dans les institutions lorsque l’on parle au nom des droits de l’homme, du respect de la diversité et de la défense des minorités. Et c’est pourquoi ceux qui sont à l’extrême gauche ont réussi à prendre le contrôle de nos organisations des droits de l’homme de l’intérieur, que ce soir Amnesty International ou Human Rights Watch. C’est pourquoi ils siègent aux conseils aux Nations Unies, c’est pourquoi l’opposition de sa Majesté au Royaume-Uni – un pays que j’aime et où je suis né – a été détournée par des extrémistes d’extrême gauche, et que le premier parti d’opposition au Royaume Unis a un très gros problème d’antisémitisme. C’est pourquoi les extrémistes de gauche sont beaucoup plus malfaisants, parce qu’ils agissent à la vue de tous au nom des droits de l’homme. Et c’est pourquoi les gens comme moi, à UN Watch, comme Hillel et comme vous tous ici, devons les dénoncer partout où nous les voyons.

Merci beaucoup.

 

 

Author

unwatch

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