Alan Dershowitz, discours prononcé lors du Dîner de Gala de UN Watch
Genève, le 7 mai 2018
Traduit de l’anglais

 

Merci beaucoup. C’est un grand honneur que de recevoir un honneur de la part d’une organisation que je respecte tant. Mais j’ai un problème. Je me sens comme un simple spectateur parmi les héros qui ont parlé ce soir, des personnes qui ont été grièvement blessées, des personnes qui ont été torturées. Le pire qui puisse m’arriver est que l’on me hue, qu’on hurle contre moi ou qu’on écrive de méchants commentaires à mon sujet. Ce sont les véritables héros. Nous autres Juifs américains, Juifs européens, sionistes qui ne vivons pas en Israël, sommes des spectateurs de l’Histoire. Tandis que j’écoutais ce jeune homme brillant qui a été blessé dans un hélicoptère, ou l’homme un peu plus âgé et brillant lui aussi qui a souffert de la torture dans les prisons égyptiennes, je pensais à mon petit-fils de 23 ans qui m’accompagne ici : qu’aurait-il fait s’il était né en Israël ? Il serait pilote d’hélicoptère, ou il risquerait sa vie d’une autre manière. S’il était né en Égypte, ils serait l’un des dissidents emprisonnés. Nous qui ne participons pas au combat, nous avons une obligation particulière de soutenir ceux qui sont au front tous les jours, comme le fait si brillamment UN Watch.

 

Je fréquente de près les Nations Unies depuis plus de 60 ans. J’ai participé à la Modélisation des Nations Unies quand j’étais étudiant. Quand j’avais 15 ans, j’étais président de l’association des élèves de lycées et yéchivot de New York. L’ONU a eu l’idée saugrenue d’établir un calendrier universel dans lequel le Chabbat – et toutes les fêtes juives, mais en particulier le Chabbat – tomberait une semaine un mardi, une autre semaine un jeudi. Cela aurait causé un vrai problème pour les juifs pratiquants. J’ai donc pris la tête d’une campagne contre l’adoption du calendrier universel par les Nations Unies. J’ai eu l’occasion de rencontrer l’Ambassadeur Lodge et nous avons eu gain de cause. Avec l’aide des Musulmans, des Adventistes du septième jour, des Chrétiens et d’autres, nous avons persuadé l’ONU de ne pas adopter cette approche. Quelques années plus tard, j’ai travaillé avec le Juge Goldberg sur la formulation de la résolution 242. Ma contribution personnelle était de souligner que lorsque la résolution 242 mentionnait des réfugiés, elle ne faisait pas seulement référence aux réfugiés palestiniens, mais elle évoquait tous les réfugiés, ce qui nous a permis de nous concentrer aussi sur les droits des réfugiés juifs des pays arabes.

 

Je me souviens avec excitation du jour où Hillel m’a invité en 2009 à parler contre Ahmadinejad qui recevait un honneur aux Nations Unies ; nous avons quitté la salle en signe de protestation. Un Watch fait tant de bien. C’est la transparence dont l’ONU a besoin mais qu’elle ne s’impose pas à elle-même. C’est la réponse à la question des philosophes romains : « Qui gardera les gardiens ? » La réponse est claire : Hillel, UN Watch, et vous tous ici aujourd’hui, nous gardons les gardiens.

 

Le plus beau moment, ou la plus belle opportunité de ma vie s’est peut-être présentée il y a huit ou neuf ans, lorsque le Premier Ministre israélien Benjamin Netanyahou m’a demandé à moi, citoyen américain, de devenir l’ambassadeur d’Israël auprès des Nations Unies. Quelle n’a pas été la joie qui m’a parcouru pendant un moment ! La perspective de répondre au mensonge par la vérité et à l’indécence par la décence aurait été la meilleure façon de parachever ma carrière, en représentant un État que j’aime – l’État d’Israël – aux Nations Unies. Mais je n’ai finalement pas pu le faire. Je suis un citoyen américain et j’aime les États-Unis. Les États-Unis ont sauvé ma famille, mes grands-parents et mes arrière-grands-parents, je ne pouvais pas faire ça. J’avais peur qu’on m’accuse de double allégeance, alors j’ai dit au Premier Ministre que je ne pouvais pas. Il m’a demandé de me rendre en Israël pour être convaincu. Bibi est très convaincant, mais je le suis moi aussi. En fin de compte, je ne pouvais pas accepter cette mission, mais il m’a demandé d’en assumer une autre. Je devais devenir ambassadeur non-officiel auprès des soutiens non-israéliens et israéliens dans le monde. C’est ce que je m’efforce de faire depuis.

 

Les Nations-Unies peuvent être une force de bien, mais elles n’ont pas encore été une force de bien au Moyen-Orient. Je crois qu’Abba Eban avait dit ceci : « Si l’Algérie présentait une résolution à l’Assemblée Générale selon laquelle la terre est plate et qu’Israël l’a aplatie, vous pourriez prédire le résultat du vote. 123 voix pour, 68 abstentions et 23 voix contre. » C’est comme ça que la majorité automatique fonctionne à l’ONU.

 

Personne n’a besoin de rappeler à Israël tout ce qui a été accompli en 70 ans, personne n’a besoin de dire à Israël qu’il a sauvé plus de vies par habitant en 70 ans que n’importe quel autre pays du monde à travers l’histoire. Israël a sauvé davantage de vies musulmanes, de vies chrétiennes, de vies juives et d’autres vies grâce à sa technologie médicale, sa pharmacologie, sa recherche sur les cellules-souches et grâce à tout ce qu’il fait pour soutenir et protéger les vies humaines dans le monde entier. Personne n’a besoin de décrire la contribution d’Israël à l’environnement avec sa technologie du goutte-à-goutte et autres actions qui aident l’environnement. Aucun autre pays n’a davantage contribué au monde en si peu de temps qu’Israël en 70 ans d’existence.

 

Vous avez vu une partie de mon débat avec Peter Tatchell à la Société d’Oxford. Pendant le débat, je suis descendu dans le public et je l’ai mis au défi de nommer un pays dans le monde, n’importe où dans le monde, qui doit faire face à autant de menaces qu’Israël et qui possède un meilleur bilan en matière de droits de l’homme, respect de la loi et protection des populations civiles ennemies. Il y eut un silence. J’ai dit que j’avais tout mon temps, je pouvais attendre. Pas une seule personne n’a pu nommer un pays dans le monde avec un meilleur bilan, parce qu’il n’y en a pas. Et pourtant, Israël est davantage condamné aux Nations Unies que tous les autres pays du monde réunis. Honte aux Nations Unies pour leur comportement ! Honte au mouvement BDS qui ne répertorie pas tous les pays du monde en fonction des violations des droits de l’homme, ou en fonction de l’accès de leurs citoyens au recours judiciaire ou à l’investigation médiatique et qui n’applique pas le BDS d’abord sur les têtes de liste. Non, BDS n’est pas un mouvement, c’est une tactique. C’est une tactique dirigée uniquement contre l’état-nation du peuple juif. C’est une tactique qui trouve son origine dans l’Allemagne nazie des années 1930 et qui a continué avec les boycotts arabes des années 1940, 1950 et 1960. BDS a commencé juste au moment où Israël proposait de mettre un terme à l’occupation et aux implantations et de donner un état aux Palestiniens en 2000-1. Alors qu’Israël faisait ces concessions, le mouvement BDS émergea et prit de l’ampleur lorsqu’Israël se retira de la Bande de Gaza et laissa Gaza devenir le Singapour de la Méditerranée. Au lieu de cela, le Hamas a pris le contrôle et c’est servi de Gaza comme d’une rampe de lancement de roquettes et pour ses tunnels de la terreur. Et pourtant, les Nations Unies font ce qu’ils font.

 

Ma crainte est que le public prenne les Nations Unies au sérieux : les votes au Nations Unies sont utilisés pour soutenir le mouvement BDS dans les campus universitaires aujourd’hui. Si vous demandez à un étudiant en Europe ou, pire, aux États-Unis, de citer les pays qui ont le plus mauvais bilan en matière de droits de l’homme, ou de citer les pires oppresseurs, ou ceux qui commettent des génocides et pratiquent l’apartheid, Israël sera nommé. Pourquoi ? Parce qu’une organisation comme Black Lives Matter, qui fait un si bon travail – j’ai consacré ma vie au mouvement en faveur des droits civiques, je suis allé manifester dans le sud – et cependant, l’organisation Black Lives Matter ne condamne qu’un seul pays dans son programme : l’état-nation du peuple juif, qu’il appelle génocidaire et prônant l’apartheid. Nous ne pouvons accepter cela. Nous ne pouvons accepter l’intersectionnalité dans les campus aujourd’hui, ce nouveau concept qui dit aux étudiants que l’on ne peut pas être sioniste et féministe, que l’on ne peut pas être en faveur de l’environnement et sioniste, que l’on ne peut pas être en faveur des droits de l’homme et sioniste. Si vous êtes sioniste, vous êtes du mauvais côté de l’intersectionnalité et nous devons convaincre ces étudiants que si vous êtes féministe vous devez être sioniste, si vous êtes en faveur de l’environnement vous devez être sioniste, si vous soutenez les droits de l’homme, vous devez soutenir le droit de libération nationale de l’état-nation du peuple juif. Mais nous ne marquons pas beaucoup de points dans les campus universitaires aujourd’hui.

 

La section d’Amnesty International de l’Université Columbia m’a récemment invité à donner une conférence sur les droits de l’homme. J’ai accepté avec plaisir, mais le bureau international d’Amnesty International a annulé mon intervention en interdisant à la section de l’Université Columbia de parrainer l’événement parce que je suis sioniste. J’ai été membre d’Amnesty International pendant des années avec fierté, mais cette organisation se concentre maintenant sur Israël de manière pathétique, tout comme Human Rights Watch et d’autres qui soutiennent les efforts des Nations Unies pour isoler Israël, le délégitimer, le diaboliser et appliquer une politique de deux poids, deux mesures.

 

Nous vivons dans un monde d’extrémismes, comme l’a dit l’orateur précédent, et l’extrémisme des deux bords est très dangereux. Nous devons déplacer la conversation vers le centre. Nous ne pouvons répéter les problèmes des années 1920 et 30 quand les extrémistes s’affrontèrent et produisirent les résultats catastrophiques que l’on sait, du stalinisme au fascisme et au nazisme. Je me préoccupe énormément des étudiants, parce que nos étudiants sont les leaders de demain. J’ai enseigné à Harvard pendant cinquante ans, devant un auditoire très important. Au premier cours, je regardais les centaines d’étudiants nerveux qui craignaient que je leur pose une question en utilisant la méthode socratique. Mais quand je les regardais, je ne voyais pas d’étudiants apeurés, je voyais le futur président des États-Unis, le futur président de Goldman Sachs, le futur rédacteur en chef du New York Times, le président de la Cour Suprême des États-Unis, qui ont tous étudié dans de grandes universités, qui sont les leaders de demain et qui sont la cible de la propagande. Ces futurs dirigeants reçoivent un mauvais enseignement. C’est à eux que nous devons parler. Nous devons leur parler et leur dire la vérité. Nous devons leur parler de manière à ce qu’Israël reste toujours un sujet bipartite. Nous ne pouvons pas permettre que ce qui se produit rapidement en Grande-Bretagne se passe aux États-Unis: si le parti travailliste gagne, Israël perd. Si le parti conservateur gagne, Israël gagne. Ou ce qui s’est passé en Espagne ou en Norvège, où des élections similaires se jouaient en fonction du soutien ou non à Israël.

 

Si les Palestiniens veulent un état, ils doivent venir à la table de négociation. Ils ne peuvent pas espérer obtenir un état grâce au BDS ou aux Nations Unies. Ma mère, décédée il y a quelques années à l’âge de 95 ans, était très intelligente et elle aimait raconter la blague de Shloimy, qui vient d’avoir 79 ans – mon âge. Chaque jour, Shloimy prie et s’adresse ainsi à Dieu : « Mon Dieu, je ne te demande qu’une seule chose : j’aimerais gagner la loterie de New York avant d’avoir 80 ans. » Chaque jour, il prie : « je veux gagner à la loterie. » Shloimy fête ses 80 ans, il n’a pas gagné à la loterie, alors il se plaint à Dieu : « Mon Dieu, je ne te demandais qu’une chose, je voulais gagner la loterie de New York, pourquoi ne m’as-tu pas permis de gagner la loterie de New York ? » Et Dieu de répondre : « Shloimy, mets-y un peu du tien. Achète un billet ! » Ma mère adorait cette blague, parce qu’elle disait que les Palestiniens n’ont pas acheté de billet. Ils n’ont pas acheté de billet. Ils ne se sont pas assis à la table, ils n’ont pas négocié, ils n’ont pas fait de compromis. Pour obtenir un état, il faut faire des compromis.

 

On me demande souvent si je suis un pessimiste ou un optimiste. Vous savez qu’en Israël, un pessimiste est quelqu’un qui dit « Oy gevalt, les choses vont si mal qu’elles ne peuvent empirer. » L’optimiste dit : « Si, elle peuvent empirer. » Je suis un optimiste. Pourquoi ? Je suis un optimiste parce qu’Israël n’a jamais été aussi fort. Il n’a jamais été aussi fort économiquement, militairement, diplomatiquement. Il n’a jamais été aussi fort de quelque point de vue que ce soit.

 

Ceux d’entre nous qui se rappellent d’Israël en 1948 se souviennent de sa pauvreté, de sa faiblesse militaire et du grand nombre de personnes tombées lors des premières guerres. Mais Israël est devenu une superpuissance. Mais il doit faire face à plusieurs menaces distinctes. L’une, évidemment, est la menace de l’Iran, une menace qui pourrait reproduire la Shoah. Une menace venue de dirigeants qui disent ouvertement que « si nous bombardons Israël et tuons trois millions de personnes et qu’ils bombardent Téhéran et qu’ils tuent 20 millions de personnes, le compromis en vaudrait la peine. » A l’heure qu’il est, Israël s’inquiète de roquettes iraniennes pleuvant sur son territoire dans les semaines à venir. Nous faisons également face à la menace de BDS et d’autres efforts de délégitimisation d’Israël. Nous devons nous défendre.

 

Comme le dit le psalmiste, « Hachem oz léamo yiten », ce qui signifie « Dieu donnera de la force au peuple juif », « Hachem yevarekh èt amo bechalom », c’est-à-dire « alors seulement le peuple juif trouvera la paix. »

 

Nous avons appris les leçons de la Shoah. Nous savons que les Juifs et l’état-nation du peuple juif ont besoin d’une force disproportionnée pour survivre. Nous avons aussi appris la leçon enseignée par Elie Wiesel : «  Croyez toujours les menaces de vos ennemis plutôt que les promesses de vos amis. » De manière tragique, Israël doit être assez fort pour se protéger seul de toute menace, qu’elle soit militaire, économique ou autre, et nous devons soutenir Israël qui fait face à ces menaces.

 

Mais notre but principal ce soir est de transformer les Nations Unies en instrument de paix, en instrument de justice, en instrument de droit, en instrument comme Eleanor Roosevelt et René Cassin l’ont imaginé quand ils ont rédigé la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, ce qui a valu le Prix Nobel de la Paix à Cassin. Je vous engage donc à poursuivre votre travail fantastique. UN Watch est une organisation précieuse. C’est l’une des organisations les plus importantes dans le monde. Nous avons besoin de vous et nous nous tiendrons toujours à vos côtés.

 

Merci.

 

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unwatch

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