Alain Finkielkraut, Discours de Genève
Discours de réception du Prix du Courage Moral 2017
décerné par UN Watch, prononcé à Genève, le
15 mai 2017

Je vous remercie infiniment pour ces mots de présentation, pour ce petit film et pour ce prix. Ce mot de courage moral, cette expression m’intimide. Je ne sais pas si je la mérite. Je suis né en 1949, quelques années après la guerre, et comme tous les gens de ma génération, je me suis demandé : « Qu’est-ce que j’aurais fait ? Aurais-je eu le courage d’entrer dans la résistance ? » A cette question je n’aurai jamais de réponse parce que, fort heureusement, je vis dans un pays démocratique et la seule force à laquelle je me heurte, c’est celle du politiquement correct. Cela me vaut de vivre des moments pénibles, mais pour ce qui est du vrai courage, celui-là, je ne l’ai jamais mis à l’épreuve et je ne sais donc pas de quoi je suis capable. Voilà pourquoi je vous remercie de ce prix, mais j’ai du mal à m’attribuer le mot de courage à moi-même.

Et maintenant je voudrais vous dire deux ou trois choses. Le même mot d’identité est utilisé pour le « je » et pour le « nous », pour la subjectivité et pour l’appartenance. On parle d’identité personnelle et d’identité collective. C’est d’identité collective que je vous entretiendrai aujourd’hui, mais je le ferai en termes personnels, non que j’aime me mettre particulièrement en avant, mais je crois cette expérience instructive. Premier constat : j’ai deux « nous » chevillés au corps ; je m’affirme avec la même ferveur, juif et français. Deuxième constat : cette dualité affichée est récente. Je me suis senti juif avant de découvrir et de défendre mon identité française.

En 1950, Jacqueline Mesnil-Amar écrivait : « Après treize ans d’hitlérisme, après quatre ans d’occupation nazie en France, après les camps, les wagons et les fours, il n’est plus un seul, croyant ou incroyant, perdu ou retrouvé, qui ne se souvienne qu’il est juif. La routine, a négligence des uns, la honteuse ignorance des autres, l’intransigeance des premiers, le reniement des seconds, tout a fondu au destin d’Israël. » Lévinas, à peu près à la même époque, ne dit pas autre chose : « Le recours de l’antisémitisme hitlérien au mythe racial a rappelé au Juif l’irrémissibilité de son être ».

Enfant de rescapé, je ne pouvais pas passer ma judéité sous silence. Ce choix m’était interdit. Puisque tant des miens étaient morts en tant que juifs, je n’avais pas le droit de disparaître comme juif pour me fondre dans la masse ou pour jouir sans entrave de ma liberté de pur individu. J’étais juif, donc, et, en même temps, je ne l’étais pas. Parce que je n’avais pas été élevé dans l’étude et dans l’observance et parce que nulle trace ne demeurait en moi du monde de la yiddishkeit d’où venait mon père, il n’y avait pas d’« être » dans mon « je suis ».

Au moment même où je m’affirmais juif, je me demandais ce que cela pouvait bien vouloir dire. Je me retrouvais ainsi dans la situation admirablement décrite par Lévinas : « S’interroger sur l’identité juive, c’est déjà l’avoir perdue, mais c’est encore s’y tenir, sans quoi on éviterait l’interrogatoire. Entre ce déjà et cet encore, se dessine la limite, tendue comme une corde raide, sur laquelle s’aventure et se risque le judaïsme des Juifs occidentaux. » Je me tenais donc à cette limite insaisissable et je me disais qu’au moins, si je devais être brusquement renvoyé à ma judéité par l’antisémitisme, je ne serais pas pris au dépourvu. Je me trompais. Après la longue accalmie post-hitlérienne, l’antisémitisme a fait son grand retour sur la scène européenne. Mais rien ne se passe comme prévu. Le scénario de la haine déjoue tous les pronostics. Ce dont j’étais sûr en effet, ce que treize ans d’hitlérisme m’avaient appris, c’est que l’antisémitisme était la forme culminante du racisme. A travers l’extermination des Juifs, les nazis avaient tenté d’en finir avec l’idée que les hommes sont semblables et de remplacer cette idée par la hiérarchie des races. Or, un phénomène totalement inédit se produit sous nos yeux. L’extension démente du domaine du racisme.

Raciste, la critique de l’islam.

Raciste, l’interdiction du voile intégral dans l’espace public.

Raciste, le féminisme universaliste blanc.

Raciste, le journal Charlie Hebdo.

Raciste, le sionisme et son incarnation, l’État d’Israël.

Tout le monde bien sûr ne parle pas ainsi, mais ceux qui le font parlent de plus en plus fort et avec un aplomb déconcertant.

Il y a quelques semaines, j’ai eu un débat à Science Po Paris avec Laurent Joffrin, le directeur du journal Libération. Celui-ci m’a demandé comment il se fait que depuis quelques temps, je réserve toutes mes flèches à l’antiracisme et je ne me mobilise plus contre le racisme. Cette question me tourmente depuis lors. Je complèterai la réponse que je lui ai faite sur le coup en lui disant que le racisme ne s’exprime plus dans la sphère publique. Que même Alain Soral et Dieudonné se proclament antiracistes. Et je lui demanderai à mon tour qu’il m’explique pourquoi Georges Bensoussan, l’auteur des Territoires perdus de la République, et de La France soumise, a été poursuivi pour provocation à la haine raciale avec l’appui de toutes les associations antiracistes, du collectif contre l’islamophobie en France à la LICRA. Et je lui citerai aussi l’exemple de l’article « sœurs de lutte » de la politiste Françoise Vergès, publié récemment par Le Monde, un journal confit par ailleurs dans la dévotion au « plus jamais ça ». L’auteur explique que les femmes issues de l’immigration occupent désormais le devant de la scène. Elle se réjouit de cette revanche prise par celles qui ont été longtemps exclues des luttes féministes. L’article est illustré par une photographie de femmes debout derrière la banderole de la première marche de la dignité contre le racisme, le 31 octobre 2015 à Paris. La dignité de cette manifestation se traduisait par des slogans tels que « je ne suis pas Charlie », « l’esprit du 11 janvier, non merci », « Libérez Georges Ibrahim Abdallah ! » (un terroriste), « A bas le sionisme ! ».

Ainsi, une nouvelle définition de l’identité juive m’est tombée dessus, sans que rien ne l’annonce. Etre juif c’est désormais s’exposer à se faire traiter de raciste et même à se faire tuer pour racisme. Le sionisme qui, on s’en souvient, visait à normaliser l’existence des Juifs, a fait naître ou renaître l’antisémitisme antiraciste. Mais Israël n’est pas seulement l’objet d’une haine inexpiable et qui rejaillit sur moi, qui rejaillit sur nous. Israël est aussi un sujet historique. Voilà pourquoi je suis amené à me battre sur deux fronts, c’est-à-dire à défendre le projet sioniste contre l’assimilation – que Michel Foucault jugeait déjà ignominieuse du sionisme et du racisme – et contre l’annexion rampante de la Cisjordanie qui menace de dé-sioniser Israël en rendant à terme les Juifs minoritaires dans leur propre pays.

Voilà donc comment je suis juif. J’en viens maintenant à l’autre « nous » qui est le mien : l’identité française. J’ai pris conscience de cette identité bien plus tard que de mon identité juive. Quand j’étais jeune, à l’exception d’Israël, je ne pensais pas en termes de nation. J’ai appartenu à la génération de 68, et en 68 la révolution exerçait un attrait irrésistible. Or qu’est-ce que la révolution ? C’est ce grand renversement des valeurs qui conduit à la réhabilitation de la guerre civile. La guerre civile c’était le plus grand des mots pour tous les penseurs de l’État moderne ; c’est, dans l’optique révolutionnaire, la lutte finale pour l’émancipation du genre humain. Pas de nations donc, mais un affrontement entre classes. J’ai été dégrisé de cette radicalité dans les années 70 sous le choc de la dissidence. Les écrivains et les penseurs d’Europe centrale m’ont réconcilié avec la démocratie. Mais la France restait pour moi une carte d’identité et non une identité. Cette identité m’est devenue précieuse quand je l’ai sentie précaire, fragile, périssable.

Je n’aurai pas l’outrecuidance de me comparer à Roland Barthes, mais j’ai un peu suivi le même chemin que lui. Dans Mythologies, son livre le plus célèbre, écrit en 1957, il ironise sur la francité et sur son signe alimentaire, le bifteck-frites. Dans son ultime cours au Collège de France, « la préparation du roman », il dit : « non seulement la langue n’est pas éternelle, mais son devenir, c’est-à-dire son dépérissement, est irréversible. Si Racine passe un jour, c’est déjà plus ou moins fait, ce n’est pas parce que sa description de la passion est ou sera périmée, mais parce que sa langue sera aussi morte que le latin de l’Eglise conciliaire. » Et Barthes cite cet extrait d’une lettre de Flaubert à George Sand « car j’écris non pour le lecteur d’aujourd’hui mais pour ceux qui pourront se présenter tant que la langue vivra. » Barthes faisait ce constat en 1980. Trente-six ans plus tard, Robert Redeker écrit : « Quelque chose a disparu de notre paysage auditif, un ersatz est venu remplacer cet absent. Quelle chose ? Quel ersatz ? La langue française. Ce n’est plus la langue française que nous entendons, ce n’est plus elle que nous lisons, la langue française ne répond plus à l’appel de son nom. »

Pourquoi ? Parce que l’école s’effondre en même temps que se développe monstrueusement la civilisation du spectacle et les nouvelles technologies de communication. Je me suis déjà beaucoup exprimé sur les réformes scolaires qui sont menées depuis 50 ans par les gouvernements de droite et de gauche et qui, pour ne pas favoriser les héritiers – ces enfants de la bourgeoisie ayant accès, par droit de naissance, à la culture –, réduisent l’enseignement notre grand héritage à la portion congrue. C’est sous la lueur de rage de la menace que ma francité m’est apparue, et L’Enracinement de Simone Weil est alors devenu mon livre de chevet. On peut aimer la France pour la gloire qui semble lui assurer une existence étendue dans le temps et dans l’espace ; ou bien on peut l’aimer comme une chose qui, étant terrestre, peut être détruite et dont le prix est d’autant plus sensible.

Et puis j’ai vu la France se fracturer. J’ai vu la désintégration à l’œuvre, en lieu et place de l’intégration dont j’avais moi-même bénéficié. J’ai vu, avec la désécularisation d’une partie croissante des Musulmans – je cite ici Elisabeth Badinter – une seconde société tenter de s’imposer insidieusement au sein de notre république, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. Je m’affirme donc aujourd’hui avec la même inquiétude, juif et français, et cela me vaut d’être deux fois sur la sellette. Ayant appris, à la fin de l’année 2015, que le philosophe Alain Badiou, très célèbre au demeurant à l’étranger et notamment sur les campus américains, allait publier une adresse à la jeunesse, sous le titre « La vraie Vie », je l’ai invité à mon émission « Répliques » pour une conversation avec André Comte-Sponville. Il était déjà venu plusieurs fois. Nous avions à notre actif un livre d’entretiens sans concession, L’Explication. D’où ma stupeur à la lecture de la lettre ouverte par laquelle il motivait son refus de venir. Je le cite : « Lors des discussions publiques et publiées que nous avons eues naguère, je vous avais mis en garde contre le glissement progressif de votre position du côté d’un discours qui deviendrait indiscernable de celui des extrêmes droites de toujours. C’est évidemment le pas que, malgré mes conseils éclairés, vous avez franchi avec votre identité malheureuse et le devenir central dans votre pensée du concept néo-nazi d’état ethnique. » Voilà donc pour l’identité nationale. Quant à l’autre composante de mon identité, elle ne s’en sort pas mieux. Ce qui me rend définitivement infréquentable pour Badiou, c’est mon soutien à Israël, état colonial. Il m’écrit que par ce choix funeste, je prends « le honteux relais de l’antisémitisme racialiste. » Vous avez bien entendu. Le sionisme n’est pas seulement, pour ce philosophe mondial qui s’enorgueillit d’avoir milité le XXe siècle, l’avatar contemporain du monstre raciste, il est la continuation de l’antisémitisme lui-même. Me voilà donc deux fois identitaire, deux fois raciste, deux fois nazi. Badiou n’est pas un cas isolé.

Quelques mois après cette attaque en règle, j’ai été chassé comme un malpropre de la Place de la République par les manifestants de « Nuit debout ». « Nuit debout » c’est cette agora nocturne née à la suite des protestations contre la réforme du code du travail et qui a duré deux mois à Paris au printemps dernier. Sur cette place, les Indigènes de la République qui réclament la séparation du CRIF [Conseil Représentatif des Institutions juives de France] et de l’Etat avaient leur stand et Frédéric Lordon, l’un des principaux inspirateurs de ce mouvement, a justifié mon expulsion en disant que j’étais l’un des porte-paroles les plus notoires de la violence raciste identitaire. Ce qui était visé par cette condamnation, c’était simultanément mon rapport à la France et mon rapport à Israël.

Si je reviens sur ces désagréments et, plus généralement, si j’ai choisi de parler aujourd’hui devant vous à la première personne, c’est parce que ce qui m’arrive révèle le nouveau trait d’union qui existe entre les Juifs et la France. Le premier franco-judaïsme faisait de 1789 une seconde sortie d’Egypte et il célébrait la convergence de l’idéal républicain et du message biblique. « La Révolution, disait James Darmesteter, met fin à l’histoire matérielle du peuple juif, ouvre une ère nouvelle et étrange de l’histoire de sa pensée. Pour la première fois, cette pensée se trouve en accord avec et non plus en lutte avec la conscience de l’humanité. En France, observait-il, il se construit une société que le judaïsme a toujours appelé de ses vœux. Le langage de Jérusalem est celui du monde moderne. » Cet optimisme historique n’a pas survécu à la Shoah, comme l’ont fait valoir Jacqueline Mesnil-Amar et Emmanuel Lévinas. Nous ne pouvons plus dire que nous vivons l’époque des accomplissements messianiques, ni que la France en est la terre d’élection.

Mais une autre intrigue se noue, dans les quartiers dits sensibles : les Juifs et les Gaulois sont désignés comme les coupables de tous les maux. Et loin de trouver à redire à ce double ressentiment, la frange la plus active, la plus agressive et aussi la plus intellectuelle de l’antiracisme la reprend à son compte. L’identité juive et l’identité française se retrouvent dans le même bateau. Ce bateau, cette galère, c’est notre franco-judaïsme, non plus promesse exaltante, mais détresse partagée. Nous en sommes là.

Merci.

Author

unwatch

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